En Allemagne, le terme de culture est lié au sentiment d’orgueil national, il désigne les réalisations intellectuelles ou artistiques et est opposé au terme de civilisation qui désigne, quant à lui, un comportement. En France, au contraire, l’opposition entre les deux termes est beaucoup moins marquée et la culture comme la civilisation renvoie d’avantage à un processus qui concerne l’humanité tout entière engagée sur la voie de la civilisation qu’aux réalisations d’un seul pays. Norbert Elias va chercher à comprendre la genèse de ces concepts dans une perspective sociologique.
L’antithèse culture-civilisation allemande, qui date de la fin du XVIIIe siècle, est à rapporter à l’opposition entre l’intelligentsia de la classe moyenne allemande et la société de cour. La classe moyenne allemande est alors complètement exclue du pouvoir et des prises de décisions politiques, mais rêve de faire, autour d’elle, l’unité allemande. De son côté, la noblesse n’est pas unifiée et ne constitue donc pas un modèle à imiter et est fortement imprégnée de culture française (la noblesse allemande parle et lit en français et dénigre la langue allemande). Ces deux classes sont rigoureusement séparées puisqu’il n’existe pas d’anoblissement par l’argent.
Dans son opposition avec cette noblesse, les intellectuels de la classe moyenne vont mettre en avant les propres qualités qu’ils s’attribuent : le sérieux, la rigueur, la vertu, le sentiment national qui s’incarnent dans des réalisations artistiques, littéraires ou scientifiques, ce qu’ils appelleront la culture et les présenter comme caractéristiques du peuple allemand. Dans le même temps, ils vont dénigrer ce qui, à leurs yeux, est propre à l’aristocratie : la superficialité, le cérémonial et les bonnes manières qui ne constituent qu’un vernis trompeur, la civilisation. La bourgeoisie allemande ne peut, en effet, pas situer son opposition à la noblesse sur un terrain politique puisqu’elle ne dispose pas d’assise.
La situation de la bourgeoisie allemande va se transformer lentement jusqu’à ce que celle-ci devienne le porte-parole de la conscience nationale puis la classe dominante. Mais, la bourgeoisie ne va pas pour autant abandonner le mode de raisonnement qui était le sien : l’antithèse sociale va se transformer en antithèse nationale. Ce processus est facilité par le fait que la civilisation a toujours été associée à la vie française, modèle des sociétés de cour allemandes. Ainsi, les caractères que s’attribuait la bourgeoisie vont devenir des traits considérés comme allemands tandis que les défauts attribués jusqu’alors à l’aristocratie seront considérés comme propres aux autres pays européens et en particulier à la France.